Biographie d’Edouard Laboulaye

Je suis très attachée à Edouard Laboulaye, frère de Charles Laboulaye mon arrière arrière grand-père. Ces deux frères précurseurs auront marqué leur époque par l’originalité de leurs pensées et leurs écrits.

En me promenant sur la blogosphère, j’ai trouvé cet article que je considère comme vraiment intéressant et qui résume la vie et les idées principales d’Edouard Laboulaye. Ce texte a été écrit en juin 2009 par Marc Kirsch, titulaire de la chaire d’histoire des législations comparées de 1849 à 1883, administrateur du Collège de France de 1873 à 1883.

Il me semble que ce texte dresse un portrait de lui qui est très fidèle et qui permet de comprendre toute la dimension de ce personnage et de ses engagements notamment autour de la notion de « liberté ». Cet engagement fit voir le jour à ce symbole puissant et toujours visible qu’est la statue de la liberté devenue l’emblème de New York et des États-Unis.

Référence électronique

Marc KIRSCH, « Un portrait d’Édouard Laboulaye (1811-1883) », La lettre du Collège de France [En ligne], 26 | juin 2009, mis en ligne le 24 juin 2010, consulté le 16 juin 2020. URL : http://journals.openedition.org/lettre-cdf/183 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lettre-cdf.183

L’auteur mentionne que cet article doit l’essentiel de son contenu à la biographie réalisée par Walter Dennis Gray


Un portrait d’Édouard Laboulaye (1811-1883)

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« Trois à quatre millions de personnes visitent chaque année la Statue de la Liberté. Ce monument, l’un les plus connus au monde, symbole de l’amitié et de la coopération politique entre la France et les États-Unis, est né pourtant d’une initiative privée: c’est la passion de quelques individus –certes influents et visionnaires– qui lui a donné le jour, et non les relations officielles entre gouvernements. On lui associe généralement le nom de Bartholdi. Sans doute, le sculpteur a façonné le visage et la célèbre torche qui ont accueilli, dans le port de New York, tant de générations d’immigrants à l’époque des traversées maritimes ; mais c’est à Édouard Laboulaye que l’on doit l’idée de ce projet et c’est son énergie et son amour de l’Amérique qui en ont permis la réalisation.

L’Amérique dont il s’agit est celle de l’Union, celle du Nord anti-esclavagiste, dont Laboulaye s’était fait en France le champion, alors même que l’Empire, comme l’Angleterre, semblaient pencher plutôt en faveur des confédérés sudistes, notamment pour des raisons économiques. Dans un article intitulé « Les États-Unis et la France», il écrivait :

Voilà tout Laboulaye, ses passions et son énergie. « Les États-Unis et la France» sont traduits et envoyés au président Lincoln par John Bigelow, consul général des États-Unis à Paris et ami de Laboulaye. Bigelow fait réimprimer le document à ses frais et annonce qu’il en fait envoyer une copie à chaque membre de la législature en France, à tous les diplomates, aux principaux organes de presse et aux grands industriels français. Le texte est reproduit dans de nombreux journaux outre-Atlantique. De la même manière, Laboulaye s’engagera dans la campagne électorale américaine et, sollicité par ses amis américains, mettra sa plume au service de l’élection de Lincoln à la présidence. On le voit, Édouard Laboulaye a été bien plus qu’un universitaire amoureux de l’Amérique : il fut un homme d’influence, qui marqua de son action les relations entre la France et les États-Unis et joua un rôle important dans la vie intellectuelle et la vie politique de la France entre 1848 et 1883.

Qui était Édouard René Lefebvre de Laboulaye ? C’est d’abord comme juriste qu’il se fait connaître. Son premier ouvrage, L’histoire du droit de la propriété foncière en Europe depuis Constantin jusqu’à nos jours, est couronné par l’Académie des inscriptions et des belles-lettres, où il est admis le 17 janvier 1844. Il voyage en Europe, étudie l’histoire et le droit allemands. En 1849, à trente-sept ans, il devient professeur de législation comparée au Collège de France. Il en sera élu administrateur en 1873 et le restera jusqu’à sa mort. Ses début sont difficiles : « la première fois que je parlai, je vis tout rouge ; la crainte du public m’a donné des palpitations pendant dix ans». C’est pourtant là qu’il trouve sa voie : s’il a aimé l’Allemagne et admiré le modèle prussien, il s’est tourné dès ses premiers cours au Collège de France vers l’Amérique, et n’en a plus détourné les yeux. Avec l’Amérique, il se découvre aussi une passion pour la liberté: ce sont les clés de son engagement et de sa vie.

En 1850, donner un cours sur les États-Unis était novateur, comme le rappelle Stephen Sawyer. L’intérêt pour l’Amérique était en train de s’éveiller : Laboulaye en fut un catalyseur. L’opinion française avait été sensibilisée à ce sujet par le marquis de Lafayette, réapparu dans la vie politique française en 1830. Victor Cousin avait apparemment incité Laboulaye à étudier l’Amérique. Tocqueville avait marqué les esprits avec De la démocratie en Amérique, publié en 1835; Guizot avait écrit sur la vie de Washington en 1839. L’attention pour l’Amérique s’était accrue dans les années 1850 après l’expérience malheureuse, en France, d’un système républicain présidentiel assez proche du régime établi par la constitution américaine –le bicamérisme en moins, au grand regret de Laboulaye. C’est aussi l’époque du début des grands développements industriels outre-Atlantique. La littérature n’est pas en reste: Baudelaire publie ses traductions de Poe en 1852, l’année ou paraît aussi La Case de l’oncle Tom, de Harriet Beecher Stowe. Laboulaye était donc le précurseur d’un grand mouvement d’opinion. Et l’accent porté sur la question de l’esclavage et la manière dont elle était traitée aux États-Unis est révélateur aussi d’un enjeu de politique nationale française : dans la période autoritaire des débuts du Second Empire, l’opposition se jugeait prisonnière, et la critique de l’esclavage était perçue comme une attaque voilée contre le régime.

Les événements vont faire du professeur timide un tribun engagé. « La révolution de 1848 détruisit tous mes projets et bouleversa toutes mes idées» écrit Édouard Laboulaye dans l’« Avertissement» qui ouvre en 1872 ses Questions constitutionnelles. Il ajoute : « ce sont les révolutions qui ont fait de moi un écrivain politique». Pour contourner la censure et éviter d’être destitué comme certains de ses collègues, Laboulaye interrompt son cours sur les États-Unis et choisit des sujets moins sensibles, comme l’histoire religieuse. Mais c’est encore la liberté, religieuse cette fois, qu’il défend, inspiré notamment par William Channing. Il soutient l’égalité des religions, mais aussi la séparation de l’Église et de l’État –au risque de déplaire aux catholiques alors qu’il est lui-même croyant et très attaché à la religion. Après le tournant libéral du régime, ses critiques se font moins voilées: en 1868, il publie un conte satirique qui fait sensation, Le Prince Caniche.

À cette date, Laboulaye est déjà une figure de la scène intellectuelle et littéraire française. Éditorialiste et pamphlétaire brillant, il est notamment un collaborateur régulier du Journal des Débats, et publie de nombreux articles dans la presse et dans des revues spécialisées. Paris en Amérique, publié en 1863 sous le nom du Docteur René Lefebvre –la partie de son nom qu’il n’utilisait pas ordinairement–, lui a valu un grand succès populaire. Le livre n’eut pas moins de trente-cinq éditions françaises et huit en anglais: ce roman philosophique, satire de la société parisienne et plaidoyer pour la liberté et le self-government sur le modèle américain, fut un des grands succès de librairie de l’époque. Car outre l’homme politique et le jurisconsulte, Laboulaye est aussi un conteur de talent, très attaché à la culture populaire. En outre, engagé activement dans le mouvement des bibliothèques de souscription et bibliothèques populaires, c’est un ardent défenseur de la liberté de l’enseignement, combattant en la matière le monopole de l’État, avec le souci principal de l’éducation de tous: « la liberté a pour condition première l’éducation de tous les citoyens».

Lors de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1884, Jacques Flach, qui succède à Laboulaye à la chaire d’Histoire des législations comparées, dresse le portrait de son prédécesseur. Il voit dans le juriste le fondateur en France de l’École historique du droit. Il rend hommage aussi à l’homme politique qui, en 1860, au moment où l’Empire autoritaire desserre son étreinte, saura utiliser la force nouvelle que représente l’opinion publique. « Avec une énergie croissante, il revendique la liberté religieuse, la liberté d’enseignement, la liberté de la presse, la liberté municipale, la liberté d’association et, par-dessus tout, la liberté individuelle.». Laboulaye, élu député en 1871, devient le chef du centre gauche, pivot de la politique à un moment crucial où le pays hésitait entre république et monarchie constitutionnelle. Flach rappelle que « si M. Laboulaye ne fut pas le père de la république, il en fut du moins le parrain». C’est en effet Henri Wallon qui, le 30 janvier 1875, introduit dans les lois constitutionnelles le mot « république», avec une majorité d’une voix, mais Laboulaye avait beaucoup contribué à ce succès par le discours qu’il avait prononcé pour déposer un amendement semblable –rejeté le 29 janvier sous la pression des monarchistes. Républicain modéré, conservateur, attaché à la défense des libertés et méfiant à l’égard des révolutions9, il est élu sénateur inamovible en décembre 1875.

L’encrier de Laboulaye
En 1866, Édouard Laboulaye, candidat de l’opposition à Strasbourg, avait été défait « par les campagnes», malgré sa popularité auprès de l’électorat urbain. Après cet échec, des électeurs de Strasbourg ouvrirent une souscription pour lui offrir un magnifique encrier. Quand l’auteur de Paris en Amérique appela à voter en faveur du plébiscite de 1870, un journaliste radical, ami des républicains strasbourgeois, J. A. Lafont, plus tard conseiller et député de Paris, considéra que les donateurs de 1866 avaient été trahis par ce ralliement au régime et réclamaient l’encrier. Les journaux d’opposition publièrent une lettre en ce sens. À l’ouverture du cours du semestre d’été de 1870, Laboulaye fut accueilli au Collège de France aux cris de: « Rendez l’encrier !». Malgré le soutien d’une partie de son auditoire, il finit par demander la suspension provisoire du cours.Laboulaye avait-il trahi ses principes ? En réalité, il s’était prononcé clairement pour le régime parlementaire, par exemple dans Le Parti libéral et son programme, publié en 1864. Il était donc fidèle à ses convictions, mais trop modéré pour les radicaux qui voulaient renverser le régime – Laboulaye n’aimait pas les révolutions.

Cet homme d’allure austère, vêtu comme un Quaker, était selon ses interlocuteurs un esprit cultivé, affable, forçant la sympathie. Le véritable couronnement de sa carrière et de son existence, alors qu’il s’est vu refuser l’entrée à l’Académie française, fut malheureusement posthume: lui qui avait tant étudié et admiré l’Amérique sans avoir jamais traversé l’Atlantique dépensa ses dernières forces à faire aboutir un projet de statue monumentale à la gloire de l’amitié entre la France et les États-Unis, qui fut érigé finalement en 1886, trois ans après sa mort. C’est justice d’associer le nom de Laboulaye à ce monument, allégorie pesante, sans doute, mais porteuse d’un idéal impérissable, de cette liberté dont il avait fait, avec ses divers talents de juriste, de professeur, de politique et de conteur, le combat de sa vie.

Texte écrit par Edouard Laboulaye

« Je n’ai pas besoin de dire quelle est à mes yeux la seule politique qui soit bonne ; cette politique, elle est écrite dans l’histoire de nos soixante-quinze dernières années. Monarchie, Assemblées, République, Empire, Royauté, légitime ou quasi-légitime, tout est tombé ; une seule chose est restée debout : les principes de 1789. N’y a-t-il pas là un enseignement suprême ? Ne comprend-on pas qu’au milieu de toutes ces ruines, ni les idées, ni la foi, ni l’amour de la France n’ont changé. C’est pour la liberté que nos pères ont fait en 1789 une révolution qui dure encore ; elle ne s’achèvera que par la liberté. »
Édouard Laboulaye, Le Parti libéral, son programme et son avenir, 1863. Préface, p. XVI

https://journals.openedition.org/lettre-cdf/docannexe/image/183/img-1.png

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